Repérage et découpage

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Le découpage est au coeur du geste de la mise en scène cinématographique. Il caractérise la manière dont un sujet est représenté et raconté, ce qui définit le style du film et plus encore: son point de vue. Il existe de très nombreuses méthodes pour réaliser un documentaire, mais comme le rappelle François Niney, un documentaire est avant tout un point de vue filmique documenté. La réussite d’un film passe donc par le découpage et le découpage passe par un travail de documentation qui devra être aussi minutieux que possible pour porter ses fruits

L’art du repérage

Ce travail de documentation peut reposer sur divers éléments: une observation participante, des entretiens, une analyse d’archives et bien sûr un travail de repérage. C’est ce travail que nous nous proposons de détailler ici en posant d’abord une question: pourquoi le repérage?

Mesurer la faisabilité d’une réalisation d’après une écriture.

L’évaluation de la faisabilité du film est souvent associée à la production. Cependant, le.la réalisat.eur.rice a aussi sa part à jouer en évaluant si la mise en scène pressentie et le dispositif de tournage associé est toujours pertinente à l’épreuve du réel. Par exemple, vous souhaitez raconter l’organisation d’un concert en un seul plan séquence comme dans l’Arche Russe, mais vous remarquez que d’une part, il y a beaucoup de temps mort dont le plan séquence ne peut rendre compte (sauf à faire un film de 10 heures fort ennuyeux) et d’autre part, de nombreuses personnes souhaitent ne pas apparaître dans le film. Partant de là il va falloir faire un choix: changer le dispositif ou l’adapter, par exemple en cherchant des zones sombres dans lesquelles le plan séquence pourra être « triché ». Vous pouvez également décider de tout reproduire en réalisant des « ellipses dans le plan ». Dans tous les cas, ce travail nécessite de vous être documenté au préalable pour identifier les éléments clé.

Appréhender les problèmes

Nous avons longuement décrit l’importance d’adapter ses choix techniques à la réalité d’un terrain. Le repérage constitue, à ce titre, un temps d’ajustement précieux. Il vous permet d’évaluer à l’avancer les problèmes techniques qui pourraient se poser: les problèmes de lumière, d’acoustique ou d’ambiance sonore.

Le temps passé sur un repérage n’est jamais vain. Imaginez une lieu de tournage sous une baie vitrée donnant vers l’est. Vous arrivez de bon matin et l’espace est baigné de lumière. La séquence que vous souhaitez filmer repose sur une réunion. Celle-ci est justement prévue le matin, mais le jour même, elle dure jusqu’en début d’après midi. Vous prenez conscience du problème lors du montage: impossible de faire raccorder des plans enregistrés à plus d’une demi-heure d’intervalle car la direction de lumière change trop vite.

Cet exemple (vécu) ouvre le champ vers une nouvelle réflexion: grâce à un temps de repérage mené rigoureusement, vous arrivez à anticiper ce problème de faux raccord. Quelle décision prenez-vous?

  • Laisser tel quel et s’adapter: accepter ce contexte tel quel et les ruptures dans la continuité que cela amènera au montage? C’est une première option et cela peut vous aider à adapter votre façon de filmer, même dans ce cas le temps de repérage et l’enseignement qu’il vous a apporté n’est pas vain.
  • Mobiliser des moyens: avec des moyens(conséquents), il peut être possible de limiter les écarts lumineux: apporter des éclairages ou des toiles de diffusion par exemple, mais cette approche est en général peu compatible avec l’économie d’un documentaire et… est-elle bien justifiée?
  • Aménager: reste peut-être la possibilité d’adapter le terrain lui-même, si cela est pertinent au regard du sujet et que les protagonistes l’acceptent. Peut-être est-il possible d’organiser la réunion dans un endroit plus propice?

La logique de sens peut être parfois la source même d’un aménagement. Un exemple célèbre est la scène du baiser du film Notorious (1946) réalisé par Alfred Hitchcock. Pour représenter l’amour passionnel qui lie les deux personnage, Hitchcock fait le choix de leur faire traverser la pièce en s’enlaçant. Cela, vu depuis le plateau de tournage, ne paraissait pas « naturel » et a suscité le questionnement d’une partie de l’équipe.

Le résultat à l’écran est toutefois très différent puisque la séquence figure, aujourd’hui encore, comme l’un de scène d’amour les plus marquantes de l’histoire du cinéma.

Construire son écriture

Ce qui vaut pour un film de fiction Hitchockien vaut aussi pour le documentaire: le vrai passe par le faux. Plus le geste de mise en scène est assumé, plus la position subjective d’un.e auteur.e est perceptible et plus le public peut se faire sa propre idée, si ce n’est du réel lui-même, du moins de l’objet filmique qu’il observe et qui est avant tout un discours issu d’une expérience du réel.

Prenons un exemple: vous souhaitez réaliser un film pour parler de la déforestation d’une région. Cependant, les forte pression locales (gouvernement, mafias, pairs) dissuade les habitants de témoigner devant la caméra. Ils acceptent cependant de raconter leur histoire devant un microphone. Cela vous confronte à un choix éthique. Filmer les personnes en caméra cachée ou en floutant les visage? On ne compte plus le nombre de fois où la télévision a eu recours à ce procédé, mais est-ce satisfaisant d’un point de vue éthique et esthétique? Est-ce seulement convaincant? Ici s’impose le recours à la mise en scène, non pour dissimuler la difficulté, mais au contraire pour la prendre en compte et la mettre en perspective comme un élément qui fait sens. Les possibilités sont innombrables: inclure un personnage qui serait l’investigat.eur.rice (journaliste, chercheu.r.se) et qui pourrait évoquer cette question du silence par exemple. Une autre solution pourrait consister à réaliser une représentation de la parole empêchée sous la forme d’un film d’animation.

L’important ici est de souligner qu’un travail de mise en scène au cinéma, même lorsqu’il est proche d’une démarche proche du film de fiction, peut s’imposer comme une approche au service d’une vérité. Cette idée, bien que contre-intuitive, est au coeur du cinéma documentaire et de sa pratique. Elle en est en quelques sortes le secret.